Une Vie après le Styx

 

 

 

 

Humeur de lecteur

Une Vie après le Styx

L’harmathan, Paris, 2019

Roman

Éric Ntumba

Prix Makomi 2020

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Sur le flanc est de ce mastodonte aux pieds d’argile qu’est le Congo, massacres, viols, incendies de villages, enlèvements et enrôlement d’enfants dans des milices armées sont les quotidiens des populations. Les pertes depuis deux décennies se chiffrent en millions d’individus, certains disent en une dizaine de millions. Peu importe le million près, c’est la morbidité d’une guerre mondiale concentrée sur un presque pays.

Congolais au parcours international (études en Afrique du Sud et en France) revenu travailler au Congo, Éric s’inscrit pourtant dans une tradition littéraire congolaise bien ancrée où la guerre apocalyptique qui y sévit est un sujet de prédilection : des poèmes en swahili (Simameni Wakongomani, Kinshasa, Edition Compodor, 1999) de Kasele Laïsi Watuta, dédiés aux « frères victimes des massacres de Kasika, de Makobola et d’ailleurs » en passant par Yoka Lye, (Kinshasa: carnets de guerre, Chroniques des années de feu et de sang, Kinshasa, Éditions Universitaires Africaines, 2005 et La guerre et la paix de Moni-Mambu « Kadogo », Kinshasa, Médiaspaul, 2006), jusqu’à « Sans capote ni kalachnikov » de Blaise Ndala (Mémoire d’encrier, 2018), écrivain congolais de la diaspora canadienne.

« Une vie après le Styx » est le récit d’une enfant emportée par le tourbillon de la guerre, enlevée par une troupe de rebelle et qui prend de plein fouet les plus laids visages de cette violence qui dure depuis près de vingt-cinq ans. Promenée dans le sillage de cette horde de barbares cruels et incultes, rien ne lui est épargné, cannibalisme, le viol quotidien de ses compagnes d’infortune, son propre viol, la perte horrible de ses proches. Intelligente, et observatrice, elle promène ses yeux dont l’innocence est dévoyée dans ce paysage d’hécatombe et essaie de comprendre, d’analyser (un peu trop ?). Quoiqu’il en soit, elle est déchirée, son monde s’est écroulé, cet Emmanuel auquel s’adressent ses cris épistolaires, c’est le seul récif auquel elle reste accrochée.

Malgré ce récit d’horreur au-delà du dicible, le récit finit par l’espoir, la reconstruction. Cette fille qui a vu ce que des yeux même d’adulte ne devraient pas voir, trouve la force de ramasser les morceaux de son humanité abandonnés dans les souvenirs douloureux de son martyr. Et même ce cruel cadeau de la vie, cet enfant dans son sein, lui donne la force de lâcher cet Emmanuel auquel elle s’agrippait pour elle-même devenir le secours de cet être qui grandit en elle.

Ce que j’ai aimé

  • La scène de cannibalisme, les viols, les mises à mort … toutes ces scènes dures sont décrites avec talent. Du réalisme sans sensiblerie excessive et sans crudité inutile. Du réalisme avec juste ce qu’il faut de subtilité.
  • Le sujet. Le parti-pris de ce sujet-là, la volonté exprimée de construire « un cimetière de mots » dans un pays en mal de mémoire est un parti-pris courageux et qui donne un sens, une direction à sa littérature.
  • L’écriture de très bonne facture, bien « découpée », parfois lyrique, parfois sérieuse (trop ?).
  • La « bonne fin » ni trop hollywoodienne (le mariage, l’amour, le triomphe), ni trop « noire ». Juste ce qu’il faut, la réalité un peu crue qui est tout sauf enchanteresse et la bonne dose d’espoir, des gens biens, des gens mauvais devenus biens, et même un petit clin d’œil prophétique (bien que le livre soit sorti après l’octroi du Prix Nobel, l’auteur y fait déjà allusion au moment de la rédaction presque six ans plus tôt)

Ce que je n’ai pas aimé.

  • La narratrice épistolaire, qui a quatorze ans, ne parle pas, mais alors pas du tout comme une fille de quatorze ans. Elle ne réfléchit pas du tout comme une fille de quatorze ans. (ça va au-delà de l’arbitraire que l’on peut reconnaître à l’hôtel pour des raisons de style)
  • Donc, à la suite de ce qui précède, l’écriture est trop sophistiquée, parfois pédante, un peu lourde, presque le style qu’il faudrait pour un …essai. Ce qui paradoxalement suggère qu’il n’y a peut-être pas eu un vrai travail sur la littérarité du style.
  • Trop d’analyses de la part de cette (trop) jeune narratrice, des analyses socio-économico-philosophico-politiques qui ne sont absolument pas crédibles sous sa plume. La réflexion pontifiante du personnage « Vieux Solution » entre sociologie et anthropologie des genres, est particulièrement assommant.
  • Trop d’analyses, trop de recul donc de la part d’une fille de quatorze ans plongée dans une telle détresse physique et psychologique mais qui donne parfois l’impression de deviser tranquillement dans un salon huppé.

Quelques citations

  • A un viol, même répété, on ne s’habitue jamais. Chaque nouvelle tentative prend un autre morceau de vous-même.
  • Ecrire c’est jeter une bouteille à la mer de son propre désarroi, c’est d’abord un SOS intime.
  • Emmanuel, ces fous ne respectent donc rien. Ils crachent sur la vie et surtout sur celles qui la portent. De chacun de leurs viols, ils déflorent l’humanité tout entière.
  • On se demande ce que fait le ciel inerte face à ce sol qui a bu trop de sang.
  • (La femme) est humaine sans faire express.

Au final, que faut-il retenir de ce Roman ? il est un roman de l’espoir, de la résistance, de la victoire de la vie sur la mort, c’est l’histoire d’une survivante qui refuse de laisser l’horreur lui voler son avenir, elle avance dans un cauchemar en ne perdant pas de vue les morceaux éparpillés d’elle. A la fin, elle les rassemble avec une grande lucidité.  C’est le visage fort de la femme, à l’image de ces femmes congolaises qui sont au quotidien les héroïnes de cette guerre sournoise.

Il faut absolument lire ce roman pour ses qualités et même pour ses défauts, pour ses promesses qui annoncent une plume et pour l’histoire qu’il raconte qui est sûrement celle d’une vraie Sifa quelque part dans cet Est inconnu qui est à la fois si proche et si lointain.

Tata N’longi Biatitudes, lecteur.  

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