"Mes échecs" par Tata N'longi Biatitudes. (Texte complet)

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Première partie.

Après ma licence en droit, j’ai fait un stage aux Nations Unies, bureau des droits de l’homme. A la fin du stage de deux mois, non rémunéré (aller et retour ligne 11 mais juste de Bon-marché à la Gombe), l’un des quatre stagiaires devait être sélectionné pour une nouvelle période de stage de quatre mois à Yaoundé ( rémunéré cette fois, prise en charge du logement et 400 usd par mois , une somme énorme pour le nouveau diplômé que j’étais).

J’étais sûr d’être l’heureux élu. Nous étions tous les quatre licenciés en droit. Mais en plus, j’avais un diplôme universitaire de deuxième cycle en éthique des droits de l’homme de l’université de Nantes. J’étais donc un spécialiste du domaine. Et je pensais sincèrement être le plus brillant. Nos encadreurs de stage ne tarissaient pas d’éloge à mon endroit et souvent m’épargnaient des courses d’achat de croissants et charcuterie pour m’avoir sous la main en cas d’urgence de recherche ou de rédaction.

Ça aurait été une magnifique opportunité pour moi. La voie royale pour un poste aux Nations Unies. Certes mon rêve était au barreau mais je l’aurai bien retardé pour cette chance là.

Seulement voilà ! J’avais déjà commencé les contacts pour acquérir un passeport, lorsque j’appris que ce ne serait pas moi. Le nouveau Directeur pays, tout juste arrivé, a décidé que le bureau de Kinshasa allait se montrer exemplaire en matière de Gender et envoyer une femme. L’heureuse élue était une amie, camarade de promotion, les félicitations étaient de rigueur. Mais au fond de moi j’avais la rage ! J’étais vraiment le meilleur, me disais-je, en tout, même en pauvreté, j’étais plus pauvre qu’elle, j’en avais plus besoin qu’elle. J’avais la rage. Mais c’était elle qui l’avait eu. Je ne lui en voulais pas. Pas elle. Mais à ce fichu directeur sans doute.

Je ne patauge pas longtemps dans les regrets. C’était le premier échec de ma vie professionnelle.

Je l’avais en travers de la gorge mais le lendemain j’écrivais déjà un mail à Maître Raoul K.K., alors en Belgique pour sa thèse, pour lui rappeler qu’il m’avait promis de me recevoir dans son cabinet, un jour alors que j’étais étudiant et que nous nous croisâmes dans les escaliers de la fac. Ça c’est une autre histoire ...

Deuxième partie.

J’avais écrit à Me Raoul KK lui rappelant sa promesse de m’embaucher après les études. Absent de Kinshasa, en droite linge de la défense quelque mois plus tard de sa thèse de doctorat, il me mis sous l’autorité de Me M. avec lequel je me mis en contact.

Quelques mois surtout à lire des vieux dossiers et les lois (je n’ai jamais autant lu des lois qu’en ce moment là) je passai mon test au barreau de Kinshasa/Gombe. Je le réussis brillamment. Et pour cause, j’étais premier de ma promotion d’environ 220 candidats dont 80 réussites ( j’étais premier avec 15,75/20, mon poursuivant avait 13,5/20). J’avais en ce moment là le moral gonflé en bloc et la confiance qui va avec.

Être avocat avait toujours été mon rêve. J’évitais subtilement les offres d’emplois que telle ou telle autre personne de bonne foi croyait judicieux de mettre sur ma route. Mais il y a des offres qui ne se refusent pas. C’était le cas d’un avis de recrutement de la Banque Centrale. J’étais en couple comme les jeunes disent aujourd’hui. Je ne m’étais jamais rêvé en fonctionnaire de la Banque centrale mais « Muana batu » attendra jusque quand ? Et puis, mon beau-père avait fait sa carrière à la Banque centrale, réussir à me faire engager par la Banque des Banques congolaises aurait son côté symbolique pour ma futur épouse.

Je me retrouve inscrit au concours pour l’accès à la Banque centrale. Premier jour c’est la foule, ça grouille de partout, plus de 5 mille candidats ! Parmi eux, certains ainés qu’étudiants, nous envions car déjà au barreau ! Examen de culture générale et psycho-technique. Pour beaucoup, c’est la bérézina ! Seuls 1500 candidats s’en sortent. J’en suis. Pour moi, ce n’était même pas un exploit ! J’étais lauréat du barreau comme l’écrivait le prof Luzolo sur ses présentations !

Deuxième épreuve : juridique. Sur les 1500 seuls 90 sont retenus ! C’est encore une fois Waterloo pour la majorité des grognards. Mais moi, je ne doute même pas un instant de ma bonne étoile, même en négligeant, je n’avais jamais échoué à une épreuve d’examen quelconque. Je ne me trompais pas. Je suis des 90 retenus !

La troisième épreuve devait me conduire dans la liste des 30 derniers qui devaient passer l’interview. Une formalité pour moi. J’en étais sûr. Je me voyais déjà fonctionnaire de la Banque. Je rêvais déjà dans mes vestes bleues de nuit et mes chemises blanches. Mais cette fois, je me trompais. Cette dernière haie m’a happé ! Je me suis écroulé ! La rage ! Je déteste échouer. Mon épouse le sait. Même les échecs de Fc Barcelone me mettent de très mauvais humeur parfois jusqu’à deux jours.

J’avais échoué à un examen. Je ne voyais pas comment ça pouvait être possible. Mais c’était bien le cas. Je pouvais difficilement crier à l’injustice, certains de mes amis avaient réussi à cette épreuve là aussi. Et pourtant ils n’avaient pas le moindre soutien. Je devais me rendre à l’évidence. Je descendais de ma bulle. D’un extrême à l’autre, je commençais douter de moi.

Mais l’un des avantages de l’échec c’est qu’il ne te laisse pas vraiment le choix. Gamberger n’est pas une option. Il faut se relever ... bah ! Je serai avocat et je réussirai ! Je me le dois et à tous ceux qui croient en moi !

Troisième partie

Le 31 janvier 2006, je devins avocat. Un rêve d’enfant accompli. Devant ma mère, ma future femme, les miens. En particulier un Confrere, mon oncle JR, sans doute responsable de cette vocation persistante.

Dit en passant, je dois à sa bibliothèque mon amour des livres. Une émotion particulière m’étreignit la poitrine ce jour-là. Seule ombre au tableau, je n’étais pas au majestueux bien que vétuste Palais de justice de la Gombe. Celui-ci était en travaux, et la Cour d’Appel était délocalisée dans les bâtiments de l’ancienne Nouvelle Banque de Kinshasa, ancienne Banque de Kinshasa, ancien fleuron de l’empire financier de Dokolo Augustin spolié, se raconte-t-il par le régime Mobutu, tout un symbole.

 

Peu importe me voici avocat. La veille dans le plus grand secret, j’avais fait imprimer des cartes visites. Des affreuses cartes de visites sur papier cartonné bleu ou vert, je ne sais plus. Après la cérémonie, j’en distribuai à mes proches. Il n’y eut que ma copine à l’époque ( mon épouse) pour avoir le courage de doucher mon enthousiasme : « jette ça, c’est trop vilain». Nous en rîmes !

Devenir avocat était un événement important de ma vie. C’est un événement dans la vie de quiconque d’ailleurs. J’ai vu les yeux d’anciens hauts-magistrats et ministres brillaient d’une lueur de fierté à l’heure de leur prestation de serment. Mais financièrement, ça ne résolvait pas du tout mes soucis immédiats. Mon revenu faisait tout de même un véritable bond : je passais de mes frais de transport défrayés rubis sur ongle à un forfait qui tutoyait sans le dépasser le fameux kamar basique !

 

Il fallait donc que je sorte de cette situation. La nouvelle ne pouvait donc que bien tomber. Le Cabinet L. dans lequel officiait Me TK recherchait un avocat. « Tu veux bien tenter ta chance ? J’ai parlé de toi au prof. Pour moi tu es la personne qu’il faut. » me dit celui-ci. Plusieurs semaines plus tard. Plusieurs coup de fil, rendez vous manqué plus tard, j’obtenais l’opportunité de passer une interview devant et par le Maître lui-même, le redoutable et célèbre Maître et professeur L.

Le bureau était somptueux. Il avait l’air de sérieux avec son embonpoint de gentil grand père, mais des yeux rieurs du jeune homme qu’il n’avait jamais cessé d’être, d’ailleurs « des garçons comme nous » disait-il en parlant de lui-même.
L’entretien fut bref. « Je vois que tu as inscrit sur ton CV que ta spécialité en droit, c’est le droit social ? ». Avec assurance et plutôt en confiance, je répondis : « entre autres ».

« Je travaille sur mon livre sur l’arbitrage. Je réfléchis actuellement sur la question de l’arbitrabilité des litiges de travail. Quel est ton avis là dessus ? »

 

Ce n’était pas rien. Avant ma prestation de serment, Je devais souvent pour espérer prendre un fanta à la pause, compter sur le patron de ma copine ( qui travaillait dans un syndicat) qui lui payait à l’improviste des sommes aléatoires, mais souvent lui fournissait un transport un peu plus heureux que le mien. J’emportais de chez ma tante où je créchai mon pain « de la maison », espérant le compléter par un sucré grâce à la générosité de Mikala Bia . Tenez, un jour j’étais déjà descendu du deuxième étage de l’immeuble qui abritait le cabinet pour attendre ma bien-aimée ?. Elle est arrivée. Mais rien qu’à son regard, j’ai compris que ce jour là ce fichu Président de syndicat avait encore fait des siennes. De dépit, je jetai ma baguette de pain dans un trou. Et tristement, remonta plier mes bagages pour rentrer chez moi, découragé.

Notre vie n’était pas triste pour autant. Parfois, sur nos trajets de Magellan ( en général Bon marché-gare central où elle prenait son taxi pour chez elle), on refaisait le monde et l’ambiance était souvent animée et meublée de fou-rire. Et les week-ends, grand seigneur, je sacrifiais mon budget de transport de la semaine, dans une sortie pour le plaisir de ma dulcinée.

 

Mon nouveau revenu d’avocat n’était donc pas négligeable, d’autant plus que grâce à un aîné rencontré au cabinet de Me Raoul K.K., Patrick et son ami Me TK, un ancien de mon avenue à Lemba, je le complétais de temps en temps par de l’argent gagné dans diverses procédures. Ces deux-là m’ont tenu la main au début de la profession comme les frères qu’ils sont restés depuis. D’ailleurs, grâce à eux, je gagnais bientôt mon premier Kamar à deux zéros. Une fête je vous dis.

La vie n’était pas rose cependant. Pas tous les jours, en tout cas. Comme ce jour-là, les poches vides exceptés mon billet de taxi retour, le soir. Mais un client m’avait promis des frais pour une procédure d’obtention de jugement supplétif, une belle somme ?. Son appel tardant à venir, et n’ayant pas de crédit dans mon téléphone, je cours secouer sa mémoire défaillante par un appel à la cabine la plus proche, sacrifiant ainsi mes frais de taxi. Qui ne risque rien n’a rien, n’est-ce pas ? Justement, ce soir là je n’ai rien eu. Je suis « entré » dans la boite vocale sans l’atteindre, sommé de payer sans avoir bénéficier du service. Pendant que je revenais vers mon bureau, un ami de promotion me héla ! Lui était fraîchement engagé à Airtel, le rêve à l’époque, il me dit en riant, blaguant sans doute de bonne foi : « toi tu continues avec tes rêves d’avocat ? Oko bamba mbati ». Sa blague dont j’aurai ri en d’autres circonstances, cet après midi là me
fit l’effet d’un coup de massue sur ma pauvre tête.

 

Trente secondes à me rendre compte que je ne connaissais rien à la question. Trente autres secondes à me lancer dans une péroraison intelligente pour couvrir mon ignorance. Le Prof. en avait vu d’autres. Il souriait d’un air moqueur. Il me dit : « Maître, tu as échoué sur un sujet de ton propre domaine de spécialité ? »

J’étais abbatu. Il se leva pour signifier le congé. J’avais loupé une magnifique opportunité. « Cher Maître, nous allons peut être avoir l’occasion de nous revoir. Bonne chance pour ta carrière ! »

Entre temps, un de mes amis un peu bavard avait déjà diffusé à la moitié de la ville l’annonce de mon interview. je recevais donc des appels de mes amis me félicitant ... alors que je venais d’échouer lamentablement.

Encore un échec !

Fin

Je ne vais pas raconter un nouvel échec. J’en ai connu beaucoup d’autres. J’en connaîtrais probablement encore le reste de ma vie. Mais aucun de mes échecs ne m’a jamais abattu. Certains ont même été des bénédictions pour moi.

La vie est une formidable école et l’échec est l’un des professeurs le plus efficace. Et parfois ce qui paraît être un échec ne l’est pas en définitive.

Dans la troisième partie, j’ai raconté comment j’ai échoué à une interview qui devait changer ma vie. Et ben, vous savez quoi ? J’ai été pris finalement. Quelques semaines après mon crash, Me TK m’appelle : « le prof m’a dit que tu t’es manqué à sa question test ? ». J’ai marmonné un acquiescement bougon. « Mais il me dit globalement il a apprécié ta manière d’aborder la question. Il te prend. »

Voilà comment ma carrière d’avocat a pris réellement son envol : par un joli petit raté. Plus tard, le Prof m’a expliqué qu’il avait apprécié ma manière d’échouer, le réflexe de parler de ce que je savais sur une question dont je ne savais rien. Ça ne l’a pas empêché chaque fois qu’il en avait l’occasion de me charrier sur le fait que j’avais chuté sur une question qui était sensée faire partie de mon domaine de spécialité. Ce qui m’a d’ailleurs poussé à écrire un article sur « la rupture du contrat de travail » et examiner cette question d’arbitrabilité du litige de travail.

Les échecs font donc partie de la Vie. On peut en faire une source de motivation et de force. J’en ai connu un qui m’a beaucoup fait souffrir pendant des années, moi et mon épouse, le fait d’attendre un bébé, mais qui est aujourd’hui derrière nous grâce à Dieu. Mais cette épreuve m’a fait prendre de l’épaisseur en tant que mari et en tant qu’humain.

Il est plus facile de parler des échecs quand on a pris sa revanche. Il y a des échecs dont je ne suis pas encore prêt de parler. Les blessures sont encore vives. Mais le plus important c’est qu’aucun échec ne m’a jamais laissé par terre pendant longtemps. Tant qu’on apprend, on tire les leçons, tant qu’on se relève, tant qu’on recommence fort de l’expérience acquise, on n’a pas encore échoué.

J’espère que ces récits auront servis à quelque chose à quelqu’un. Aux chercheurs d’or comme moi, à ceux qui ne s’arrêtent pas de creuser comme moi, je souhaite bonne chance, peut-être qu’un jour nous nous croiserons dans les galeries que nous aurons taillées dans nos rêves.

#MesEchecs

@Biatitudes,

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